Toute pensée commence par un poème (Alain)

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Isabelle Lévesque est née et vit en Normandie. Elle a publié en 2011 Or et le jour (Anthologie Triages, Tarabuste), Ultime Amer (Rafael de Surtis), Terre! (éd. de l’Atlantique), Trop l’hiver (Encres vives). Elle a fait paraître en 2012 : Ossature du silence (Les Deux-Siciles), en 2013 : Un peu de ciel ou de matin (Les Deux-Siciles), Va-tout (Éd. des Vanneaux) et en 2014 Ravin des nuits que tout bouscule (Éd. Henry).
En 2013 également un livre d’artiste en français et en italien : Neve / Neige, photographies de Raffaele Bonuomo, traduction de Marco Rota (Edizioni Quaderni di Orfeo). En 2015 : Le tue braccia saranno / Tes bras seront (poèmes traduits en italien par Marco Rota – Edizioni Il ragazzo innocuo, coll. Scripsit Sculpsit).
Elle écrit des articles pour plusieurs revues : La Nouvelle Quinzaine Littéraire en particulier, mais aussi Europe, Terres de Femmes Diérèse Recours au poème, Terre à ciel …
Isabelle Lévesque, poète, aime collaborer avec des peintres : Jean-Gilles Badaire, Christian Gardair, Colette Deblé, Gaetano Persechini.

Voltige !
peintures de Colette Deblé

Postface de Françoise Ascal
96 p, 14 euros.
Isbn : 978-2-918220-246-6
14x19,5cm

 

Voltige ! s’ouvre sur un matin : «L’aurore est assoiffée»
Ce qui suivra, ce sera alors la vie, pleinement contemplative avec ses «peurs», ses craintes, sa proximité constante avec l’amour, et sans cesse sa relation avec les plantes, les fleurs, les arbres, les coquelicots étant dans ce poème la fleur adorée, fleur rouge comme la vie et le sang qui bat dans nos veines.
«Passionnément. Partie du tout. Mes pétales entourent les heures sans toi. Es-tu là ? Un peu ? »

Françoise Ascal, autre poète, écrit dans la postface :
Le coqueliquot, fleur omniprésente dans le recueil, «prend ici une valeur métaphorique. Fragile et têtu, rouge-sang, il balise le chemin de sa présence toujours recommencée. Il est une invitation à se laisser consumer. Coquelicot, le brasier. Ardeur, ferveur mais aussi effroi.»
La passion est ce qui fait avancer le poète, sachant que «tout commence» chaque matin. «Il faut balbutier, pas épeler encore» afin de garder intacte la passion qui est spontanéité.

Voltige

Richard Blin, in Le Matricule des Anges, N°184, juin 2017

« Sous l’œil bleu du ciel et de la volatilité des songes, c’est à l’effeuillement du dedans sur le nu du dehors que nous convie Voltige!, le nouveau livre d’Isabelle Lévesque. Un livre nourri de cette émotion primitive où s’affirme la passion d’aimer et d’écrire que pourraient illustrer ces trois vers d’Un peu de ciel ou de matin  (Les Deux-Siciles, 2013) : « Tu m’appelais feuillage / et nous dansions / dans le pas du vent ».
         Portés par l’ardeur de l’heure matinale – « L’aurore est assoiffée » – et mus par le désir, ce souffle qui emporte, un Je, un Tu s’entrappellent, se trouvent, se séparent. Au sein d’une nature comme nouée sur l’évidence du travail d’amour qui la dresse en printemps éclatant dont les blés et la flamme fertile du coquelicot concentrent toute l’essence vivifiante, c’est le mystère du murmure primordial de la chair et la zone d’étrange transparence qui s’étend au cœur du trouble exaspéré, – « les mots naîtraient, poèmes semés / par tes caresses / sur mes hanches rondes » – qui cherchent ici à s’exprimer. Mais aussi l’amour des fraîcheurs primitives, son tissage d’excitation et de pulsation, son rêve de lactance et de radiance, même si, au temps des floraisons, succède souvent la victoire des forces blanches de l’entropie.
         Du vœu d’éclatement solaire ou floral à la délivrance qui aère, c’est la danse fauve de la déraison amoureuse qui s’entend derrière la fragmentation tremblée et la tension bouturée d’espoir de l’écriture d’Isabelle Lévesque. « Jamais – toujours : / seule proposition ». Une écriture tout en condensation, en suites ardentes de mots pauvres et fiers comme crispés sur l’abrupte densité de leur « matière-émotion ». Un laconisme qui préserve l’essor et la force d’instants dessinant en secret la courbe d’un destin et la volonté d’en découdre à vif avec la splendeur de ce qui émeut. »

 

Jacques Josses, Remue net, 19 juin 2017

« Le soleil / les poèmes aux lisières chaudes / d’un été pressenti », Isabelle Lévesque

Ses mots s’offrent à l’air libre. Au vent, à la luminosité ambiante, aux tremblements des blés et des feuillages. Aux bruits qui disent les vies presque invisibles qui respirent tout autour. Ils se donnent aux pétales, à la craie, au silex et à la poussière. Et n’hésitent pas à se frotter, instinctivement, syllabes contre syllabes, pour produire des associations (sonores et sensuelles) capables d’exprimer par touches, par éclats, ce que ressent celle qui s’exprime ici.

« Petites entailles, sol sec,
fines poussières collées à nos rires.
L’aurore est arrivée.

Retard, toute la nuit passée,
chant (coq ivre), sais-tu
remonter l’aiguille des pentes vives ?

Veux-tu, pour un coquelicot,
remonter le jour ? »

Le coquelicot qu’Isabelle Lévesque évoque régulièrement dans ses poèmes est bien plus que la fleur sauvage et fragile dont la couleur rouge éclate sur champ doré. Son symbole est plus secret. Et touche à l’intime effleuré, défloré qui ne parle qu’à demi-mots.

« J’ignorais caresse boutons d’or
pudeur -. Tu pris mes lèvres fleurs,
cueillis ma vie passée. Simple.

Caresse du jour. Le sol tremblait,
Chaleur été canicule allongés.
La pente, gouttes perlées
sueur abreuve. »

Ce qui s’invente (et vole, voltige), suivant page à page "l’arc des mots", est subtil, ciselé, suggéré. Il y a clarté, légèreté mais aussi passion, amour, tourments. C’est la mémoire, elle qui relie si bien sensualité et instants troublés dans un décor bruissant de vie, qui assemble ces bribes et ces scènes qui furent haletantes et intenses. Cela se passe dans le secret d’un livre lumineux qui étonne, détonne. Un livre où l’on peut, comme le dit très justement Françoise Ascal dans sa postface, « accepter l’inévitable sans renoncer à frôler l’extase ».

 

Lecture d'Angèle Paoli (Terres de femmes)

« VIVRE ÉCRIRE | SANS TOURMENT »

Une rêverie dansée ? Une chanson triste hissée à hauteur d’absolu ? Les trois vers de Guillaume Apollinaire, extraits de « Sanglots » et inscrits en épigraphe de Voltige ! — dernier recueil d’Isabelle Lévesque —, incitent à le penser. De même la peinture qui illustre la première de couverture. On peut certes imaginer une danse, un envol, une silhouette enlevée dans le mouvement tourbillonnant d’un manège. Mais on peut aussi lire dans cette danse l’expression d’une résistance, hanches déportées et bras levés vers le ciel. Peut-être même faut-il voir dans ce déport l’expression d’une supplication ?

Derrière cette silhouette tremblée de femme, on reconnaît aussitôt la créatrice Colette Deblé. Une autre silhouette féminine, du même rouge jaspe et entourée de la même nébuleuse étoilée, est insérée dans le recueil. Toutes deux renvoient à une céramique du peintre de Marsyas dont s’est inspirée Colette Deblé. La silhouette se nomme Thétis. Elle est la Néréide que Pelée a enlevée afin de l’épouser. Une légende corse prétend que les noces extravagantes entre la jeune beauté « au voile flottant » et son époux furent célébrées en mer, au large du Monte Genovese et des Agriates. Me reviennent aussi en mémoire les envolées lyriques de l’opéra vénitien de Francesco Cavalli : Le nozze di Tite e di Peleo (1639). La Thétis de Colette Deblé se tient, elle, accroupie sur ses talons ; torse tendu dans une torsion, visage au regard invisible tourné en arrière des épaules, bras écartés. Thétis résiste-t-elle en un ultime effort à l’assaut de Pelée ? Ou bien s’est-elle résignée à le suivre ? Impossible d’en décider de façon affirmée, même si l’intitulé de la toile révèle l’épisode qui précède les noces: Pelée s’empare de Thétis. Quelques vers de L’Iliade laissent échapper la plainte de Thétis. La divinité marine s’épanche sur son sort, elle qui s’est vu imposer par Zeus un époux qu’elle ne désirait pas. Ainsi la violence a-t-elle présidé à ses épousailles. Mais l’amour n’est-il pas en soi une forme de rapt ? C’est peut-être le récit d’un rapt amoureux, mais un rapt consenti, que le recueil Voltige ! va dévoiler pour nous.

Dans son chemin de lecture, le lecteur croise d’autres silhouettes de femmes. Une Allégorie de la Paix d’Amiens (1802), réalisée par Pierre Lacour (1745-1814) ; une silhouette accroupie inspirée par l’artiste Elina Brotherus (Model Study) ; celle, très enlevée, de la duchesse d’Angoulême, d’après la toile du Baron Antoine Jean Gros (1771-1835) : L’Embarquement de la Duchesse d’Angoulême à Pauillac. Silhouettes ailées de femmes qui s’élancent, détachées de leur histoire, pour rejoindre l’éternelle légèreté de leur danse. Celle-là même qui préside à leur envol absolu.

Voltige ! Vers quelles cimes la poète veut-elle entraîner sa suite ? Faut-il voir une incitation à un envol neuf ? Après l’idylle, l’abandon. Après le doler, un chant nouveau ? Le recueil de la poète est-il le récit d’une expérience de l’intime ? Un épithalame en l’honneur de l’amant ? Peut-être tout cela mais aussi affirmation d’un chant fondateur pour la poète :
(Je suis

coquelicot.)

En lisant les poèmes lyriques qui composent ce recueil, j’éprouve le sentiment diffus de renouer avec les mythes d’antan, amours sylvestres entre les mortels et les dieux. Ou encore avec les poèmes médiévaux, tels que nous les a laissés Marie de France:
« le chèvrefeuille et son lai, le coquelicot le bleuet
soupirs. »

Ne sont pas loin, non plus, les coquelicots de Zanzotto (« Fiers d'une fièreté et d'un rut barbare ») et ceux de Giuseppe Conte (« légères fleurs de soie ») qui habitent la mémoire.

Amours champêtres et floraux, la néréïde interroge. « Sais-tu », « Veux-tu », « Entends-tu », « as-tu si peur ? »… Elle n’a de cesse, dès le poème d’ouverture, de susciter la geste de l’aimé.
« Tu rejoindras
les blés    le pain    la couleur. »

Ainsi s’ouvre le chant d’amour éternel qui prend son essor au printemps et se déploie, le temps de floraisons intenses — bleuet/coquelicot — au cours d’un été :

« Soif été fol        
il était une fois

25 août

or épelé      depuis midi tu es
soleil jour d’or
   à minuit sonné.»

Amour absolu qui tient entre ses mains l’éternité offerte, danse parmi les blés, naissance à l’autre et au désir, ponctuée par les silhouettes colorées et fragiles de Colette Deblé.

« Jamais-toujours :
seule proposition.»

Deux textes en italiques (il y en a d’autres), phrases elliptiques ou inachevées, viennent suspendre momentanément le tremblé des quatre poèmes d’ouverture. Mais toujours le vent balaie qui disperse les signes et les soumet à l’épreuve de la souffrance :
« Derrière l’apparence bleue, ce signe saigne. »

Quelque chose se prépare qui menace l’attente. D’un poème à l’autre, l’imperceptible poursuit sa percée, voltige modeste silencieuse entre les phrases. Les allitérations en [V] et en [?] ponctuent les poèmes, qui sèment et disséminent dans le récit de cet amour-rapt-apothéose- abandon, leurs sonorités chuintantes et ailées. Voltige / sillage / neige / songe / orange / tige / chevauche / rival / image / léger / manège / sortilège / présage / fragile / vent / vol / rêve…

Cette légèreté discrète jointe au récit qui sourd derrière les vers conduit une langue nouvelle :
« Ma langue nouvelle
corne ta voix (tympan de mon souffle)»

La voix poursuit son appel sombre tandis que celle de la poète se fait souple, résiste à la brisure même si le parcours poétique revient sur ce qui fut de ce fusionnement ébloui, cercle des mains lieuses, habiles à la caresse. Il faut revenir sur ses pas, remonter vers le poème d’ouverture, pour entrevoir la manière subtile dont la poète entreprend de tisser son histoire. Présence d’un « nous » fusionnel et séparation annoncée du « je » et du « tu » s’entrelacent habilement. Mais ce qui s’affirme explicitement, bien avant que la séparation ait lieu, c’est la force du « je » féminin. Et l’aveu qu’il restera maître du rituel amoureux :

« Je prendrai le cuir
de nos pas nus
sur la terre.»

Le premier vers du poème d’ouverture « L’aurore est assoiffée » est-il l’amorce d’un avant, l’amorce d’un après ? Annonce-t-il les noces printanières, l’invention des amants, voltige haute d’un été, « danse fauve », éros sublimé « papillon nu dans le vent » ?

« Ce soir, cercle clos

(tes bras m’entourent).»

Ou bien l’annonce du désarroi, désamour inscrit à même la danse nuptiale, sacrée par l’amante dans l’or de l’été :


« La boucle des rêves s’achève,
Danse le coquelicot !
manège, haltes brèves contre ton corps.

Le vent ne peut rester debout, je cesse et libre.
Voltige. »

Plus loin, à l’idéal amoureux de l’amante répond le détachement déjà sensible de l’aimé. Et le regret douloureux qui accompagne l’épreuve :
« Légère assonance
du manque, tes mains l’avouent.
Perdent en assurance le scandale.
Tout a fondu     antan.»

Vient très vite l’envers de la voltige, « vacillement » « voilé ». Celui de l’arbre mort, celé dans ses cendres :

« L’arbre ne renaîtra pas, squelette capricieux,
rien ne l’agite. Ses membres dessinent
la pierre d’oubli lancée,
passé voilé, vacillement d’une ombre et
ce n’est pas la nuit…»

Le célèbre vers de Guillevic annonce-t-il le manque à venir ? Associée à la multiplicité d’images négatives, la prolifération insistante des assonances en [i] semble confirmer cette interprétation. Les cercles progressivement vont se dénouer, qui détisseront ce que les bras avaient voluptueusement scellé.

Restent les mots du poème pour dire le froissé éternel du coquelicot. La passion secrète qu’il porte en lui. Et ce désir irréalisable qui taraude et qui creuse l’écriture :

« Vivre écrire — sans tourment
pure perte
pétales nus loin des blés. »


Nous le temps l'oubli
peintures de Christian Gardair
128 p, 16 euros.
Isbn : 978-2-918220-27-5
14x19,5cm

 

Tirage de tête numéroté avec une œuvre originale de Christian Gardair, encre, crayon, acrylique sur bristol, 14x19,5cm, signé par le poète et le peintre : 70 euros.

Christian Gardair :

" Né à Brest en 1938, installé en Aquitaine,
Christian Gardair a fait vœu de lumière.
Ses couleurs rencontrent le poème.
Sauvée du gris, la vague sombre naît d’un bleu égaré
– la liberté vit dans le gris proscrit. Chercher
les mots dans un trait. Sur la feuille blanche lire
l’horizon.
Le possible et le rêve s’exhortent ou se dansent,
écho du piano
où le poète a rêvé." Isabelle Lévesque

nous

Notes sur Nous le temps l'oubli

Bénédicte Heim
sur Livres Addict

Pierre Dhainaut (Phoenix, n°19, automne 2015)

"Sans repos", les poèmes d'Isabelle Lévesque : ce qui frappe dès que j'entre dans un de ses livres, c'est une énergie inlassable qui bouleverse les usages rassurant de la langue ; qui font même des poèmes des objets clos. Jamais pour Isabelle Lévesque l'écriture n'est linéaire, elle se tisse et à la fois se détisse, elle multiplie les rejets, les failles, les parentèses, elle se refuse à relier, à définir, son rythme ne privilégie que l'élan. Aucun poèmes de Nous le temps l'oubli ne se suffit, aucun ne s'arrête, tous surgissent afin d'en appeler d'autres, ils ne découvriront leur sens que dans le mouvement qui donnera naissance au livre. Isabelle Lévesque ne sait pas jusqu'où le conduiront ces mots qui, "tout à coup", la soulèvent : pour en révéler la portée, il lui faut avancer d'instant en instant et maintenant vif l'étonnement initial. Nous le temps l'oubli commence par une exclamation : "Ah!" dit-elle lorsqu'elle constate l'irruption "des mots nouveaux", elle pourrait la répéter constamment puisqu'elle invente un comportement qui lui permet de leur être fidèle. Il sera forcément paradoxal, il allie l'impatience avec la patience, il exige, non pas tour à tour, mais simultanément l'abandon et la lucidité. "Qui trouve perd", telle est la ligne de conduite d'Isabelle Lévesque, elle n'est comblée que si elle va. Elle va sans cesse. Son livre n'est si animé que parce qu'il est un dialogue entre passé et présent, un dialogue aussi entre "je" et "tu". Du passé ressuscitent les grands moments d'une relation amoureuse, des lieux sont évoqués, par bribes, d'autant plus intenses que rien n'est à proprement parler raconté ou décrit. L'alliance n'a-t-elle été qu'un vain rêve? Au présent, celui de l'œuvre en train de s'écrire, s'accomplit une métamorphose : du chaos où vont "le temps l'oubli" un temps neuf se dégage. Ce qui semblait désordonné a pris forme. Nous devons toujours écouter les poèmes, une syllabe revenait en permanence, or ("or singulier"), oracle, concorde, orée, par exemple, qui fait de Nous le temps l'oubli une opération alchimique, une prtition musicale, un livre qui s'ouvre."

 

Lucien Wasselin
Lire la note complète sur Recours au Poème

" Curieux titre par son absence de ponctuation comme si Isabelle Lévesque souhaitait ainsi signifier que le temps et l'oubli étaient constitutifs des hommes et des femmes en général ou d'une expérience existentielle particulière. Le début du livre est d'un accès difficile, les poèmes apparaissent rébarbatifs : empilement de mots, mélange de caractères romains et italiques sur lequel butte le lecteur, titres qui suscitent l'interrogation… Mais très rapidement, on est pris au piège d'un univers linguistique singulier… "

 

Sabine Huynh
Lire la note complète sur Recours au Poème

"Ellipses et trous d’air tissent la langue d’Isabelle Lévesque ; volonté d’épuration de la part de la poète ? Probablement pas, car il s’agit d’une langue très matérielle dans ses choix syntaxiques et lexicaux. De facture cabossée, disloquée, ou disjointe, cette langue étonnante, qui tissait aussi Va-tout (Les Vanneaux, 2013), révèle son humanité et sa poésie dans des vers qui semblent procéder d’un tâtonnement dans le silence, de doutes, pour aboutir à un corps dansant une danse qui lui est propre, suivant sa propre grammaire et ses références intimes. La langue de Nous le temps l’oubli a la nature d’un corps, elle n’a rien d’abstrait, elle est charnelle, et bien physiques sont ses déhanchements. Ainsi elle touche.."

 

Angèle Paoli

lire la note complète sur Terre de femmes

Le poème. Quelque chose sourd sur la page. Une exclamation jetée au centre, livrée à sa propre soudaineté. Étonnement. Davantage encore. Sidération. « Ah ! » Est-ce plaisir ou souffrance ? L’arbre survient à son tour. Son sang lié aux mots qui adviennent. Et prennent corps.

« Ah !       

Tout à coup
des mots nouveaux.


Sidère


à rompre
le sang
de l’arbre. »

Ainsi s’ouvre le dernier recueil d’Isabelle Lévesque. Nous le temps l’oubli. Sur une sidération. Qui prend le lecteur dans l’étau serré de ses mots. Passée la première sidérante surprise survient en nous le questionnement. Le poème parvient-il à nouer le « nous » à l’oubli et au temps ? Ou au contraire cherche-t-il à dénouer ? Singulier, disloqué à force de désossement, le poème retient en lui-même son énigme. Il garde, au cœur de la page, dans la tension des mots qui s’affrontent, le mystère de son surgissement. Seuls les mots. Posés là. Sans lien apparent. Liaison brisée. Le liant grammatical s’abstient. « Mots courts alignés. » Phrases nominales. Verbes absents. Le point, comme hache qui tombe. Couperet. Les mots sont impuissants à retrouver à relier à recréer ce qui fut. Ici, dans ce recueil où se cherche la trinité du « nous », de l’oubli et du temps, ce qui renoue raccommode répare, ce sont les peintures de Christian Gardair. Cinq peintures colorées (six avec celle de la première de couverture), vibratiles, aériennes ; traversées de folioles de follicules d’envols de signes qui soudent les poèmes à l’image, confèrent à l’ouvrage sa respiration ; lui octroient une légèreté. Entre les pages, le « nous » qui jadis faisait corps est détruit. Réduit à son démembrement. « Je » et « tu », obstinément séparés. Les mots qui prennent place sont ceux de la rupture ; du désarroi de la défaite.


Valérie Canat de Chizy Verso (déc. 2015) :

"L'écriture d'Isabelle Lévesque est très personnelle. Le poème commence souvent par un seul vers, qui semble détaché du reste du texte. Cela donne l'impression de quelque chose d'inachevé. Le sens ne se laisse pas saisir facilement. Il faut relire. Les mots, ici, sont tourmentés. Porteurs d'entailles. "Nous le temps l'oubli" : ce "nous" originel, le temps finira-t-il par l'effacer? Isabelle Lévesque semble hantée par la disparition d'un être cher. Ce "Tu" auquel elle s'adresse est présent dans l'absence. Le temps s'étire. "Tu t'approchais.// Les mois : blason fut fait/ de nos dix doigts./ Lent le fruit le seuil/ Tu fis forêt du murmure,/ une feuille un son./ Tout fut/ frisson". Il s'agit d'un recueil sur le lien. Un lien indéfectible. Les mots "fil", "cordon", "nœud", sont utilisés. "Tu es/ ma rive à coton tiré/ - aborde au tronc la fibre-nuit. Je suis/"ta cause" ". Le poème voudrait être témoin de cet attachement, mais il échoue parfois dans sa recherche d'unité. Il "Eclate". "Je tue (rituel). Sans/ gravité. Mort-né. Cloporte et ciel. Couvert/ de cailloux." Au final, l'appel, le manque à combler sont plus forts que tout. Par leur litanie, leur incantation, ils finissent par agir comme un liant. A cela s'ajoute le lent travail des mots, leur maturation, . Le recueil accède ainsi à son unité. "Nus sous le ciel défaillant./ Ce livre,/ "nous"".

 

Enfin.

 

Ronge et désagrège
puits, lambeaux.
Équivalents.
Quel animal, squelette et sombre fier ?
Nier.
Arrangé.
Rare et docile.

Enfin.

Sans grâce et l’arme au pied,
trophée de perte.
Il raye. Il rit. Il supprime. Je laisse à sac,
je replie.
Corps sans chair. Sensations
armées d’absence.
Au pied, le reliquat.
Ratifie. Tu sais faire du jour
un passant des rives.
Nom de l’obole où passeur exécute :
triste métier.

Enfin.

Les âmes sont
des pronoms
– verbe condamne.

 

Fin.

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


   

 


 


     
     

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