Toute pensée commence par un poème (Alain)

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Pierre Dhainaut, né en 1935, vit à Dunkerque. Une anthologie rappelle quel fut, de 1961 à 1991, son parcours, Dans la lumière inachevée (Mercure de France). Le Prix de Littérature Francophone Jean Arp a été accordé à Plus loin dans l’inachevé (Arfuyen) et le Grand Prx de poésie de la Société des Gens de Lettres lui a été attribué pour l'ensemble de son œuvre.
Il a contribué à l'édition posthume des poèmes de Jean Malrieu (1915-1976) et leur a consacré plusieurs études.

 

Un art des passages
Format 16.5x21cm - 272 pages
Prix 19€ - Isbn 978-2918220-54-1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un art des passages se divise en quatre parties, deux sont consacrées aux poètes et aux peintres, deux à des réflexions sur la création, chacune précédée d’une série de poèmes.

La première partie : «Nulle part notre lieu // mais un poème en est la porte». Avec le titre, Pierre Dhainaut nous donne ses convictions de poète, l’attachement indéfectible à la poésie comme sens à la vie, et la nécessité de ne pas arrêter son regard mais de le laisser recevoir tous les «lieux».
«Que serait un poème si la confiance ne le portait pas ? Sans elle, l’écriture me semble impossible, mais elle a besoin pour ne pas trop s’égarer, ou se leurrer,  de la vigilance. La confiance est spontanée, la vigilance s’entretient. J’ai tout à apprendre évidemment de celle d’autrui.»

La deuxième partie, «A la main, la première», consacrée aux poètes, confirme cette écoute qui est le propre de l’auteur. Les poètes étudiés, de Tzara à Bonnefoy en passant par Gérard Bayo, Max Alhau ou Patricia Castex Menier, Pierre Dhainaut trouve le point commun, la capacité de se faire passeur, de trouver les passages qui font de l’homme un être de désir. Le poète, humble, conscient que les mots dans cette recherche sont essentiels. Un exemple, Gérard Bayo :
«Tant que nous écrivons, nous faisons appel, certes, à tout ce que nous avons vu et entendu, ou lu, c’est-à-dire éprouvé, non pour nous exprimer et nous faire un nom, mais pour servir de toutes nos forces une force qui emprunte ce que nous croyons être pour nous traverser. Ce mouvement réclame l’humilité. Telle est notre responsabilité. Écrire, écrire véritablement, aider les mots à s’ouvrir, à nous ouvrir, ils seront davantage que des mots et nous davantage que nous.»

La troisième partie, «Musée Permeke l’hiver», après trois poèmes relatant trois tableaux de Permeke, Pierre Dhainaut nous fait découvrir son regard sur les peintres, Eugène Leroy, Jacques Clauzel, Alfred Manessier, Christian Dotremont et Ribéra. En début, dans un texte de réflexions sur la peinture, Pierre Dhainaut affirme son intérêt pour la peinture:
«J’envie les poètes qui, comme Christian Dotremont, jugeant notre graphie trop intellectuelle, arbitraire, ont renoué les liens entre écrire et dessiner ou peindre. Aussi, à défaut de leur ressembler, ai-je besoin de la compagnie des graveurs et des peintres, j’aime collaborer avec eux.

La quatrième partie, «À voix basse, attentive» se compose de poèmes et de réflexions, notes.
Les derniers poèmes sont rassemblés sous le titre «Un art des passages»

 

Sur le 4ème de couverture, Pierre Dhainaut nous dit : "Tous nous avons rêvé d’accomplir une œuvre qui nous appartiendrait en propre?:?plus nous allons pourtant, plus le sentiment l’emporte, qui ne peut être un rêve, que les poèmes ne prennent forme que pour donner figure à ce qui les appelle et les soulève, que l’on nomme «?poésie?». Mais comme sans cesse ils s’inquiètent de leur bien-fondé, ils demandent à la réflexion critique de les accompagner en les interrogeant. Elle le fera si du moins elle se garde de toute autorité. Les deux écritures, évidemment différentes, ne sont pas dissociables. Nous aurons ainsi quelque chance de ne pas nous replier dans l’une ou l’autre et de faire que les poèmes deviennent des actes de naissance. L’œuvre véritable, celle qui sera plus que la nôtre, la poésie, dira-t-elle, est un art des passages."

Les essais du livres, les poèmes, les «notes» comme il appelle ses réflexions, toutes les analyses des poètes et des peintres, sont le reflet de la pensée, des valeurs esthétiques, mais aussi et surtout humaines du poète Pierre Dhainaut. Par les autres, avec les autres, Pierre Dhainaut se révèle.

 

 

Voix entre voix
64 p, 14 euros
Peintures de Anne Slacik
Isbn : 978-2-918220-31-2
14x19,5cm

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Notes sur Voix entre voix

Isabelle Lévesque :
lire la note complète sur Terre de femmes

"Dans le titre l’écho, un mot répond à un autre, identique ? Passé par les deux noms, le mot « entre » serait-il préposition, verbe ou simple caisse de résonance ? Trait d’union, ce mot charnière qui offre une expression où balance, à gauche et à droite de la préposition, chaque terme1.

Pierre Dhainaut choisit avec soin ses titres : ce triptyque énonce une poétique ; ce faisant, l’allitération semble allonger le premier son consonne en tête de « voix », passé par le souffle. L’entendre comme dans les conques qui lui sont chères : avant d’être écrit, le poème requiert accueil, une écoute consentie que la conscience ne guide pas. Alors il se révèle.

Ce livre, le troisième de Pierre Dhainaut aux éditions L’herbe qui tremble, laisse entrer les arbres d’Anne Slacik dans son tissu, écorce insinuée là où le souffle régulier impose son rythme. Présence tutélaire : « nous ne sommes jamais seuls en compagnie des arbres », écrit à la fin du livre le poète dans un texte de présentation de ces peintures. Les arbres d’Anne Slacik semblent faire corps avec le ciel. Liée au bleu en couverture, leur matière s’impose par la présence des feuilles. Le trajet de la couleur révèle l’arbre. La verticalité guide notre perception (notre ascension)...."

 

Lucien Wasselin :
lire la note complète sur Recours au Poème

"Ce titre est apparemment sibyllin, voix se terminant par la lettre x, on ne distingue pas le singulier du pluriel. Peut-être la voix du début est-elle celle du nouveau-né alors que les voix de la fin du titre seraient celles des adultes ? Peut-être. D'ailleurs, au long de ce recueil,Pierre Dhainaut fait allusion, ou plutôt dit clairement : "mais la voix manque" dans Préliminaires (p 12), alors que plus loin (p 29) il parle de "ces voix surtout qui lui sont vite chaleureuses". Ainsi le titre s'éclairerait-il…
Comme souvent depuis plusieurs livres, Pierre Dhainaut fait suivre ses poèmes de notes très libres dans lesquelles il réfléchit à ses poèmes et aux circonstances qui les ont fait naître....)


L'autre nom du vent
88 p, 14 euros
photographies de Manuela Böhme
Isbn : 978-2-918220-17-6
14x19,5cm

 

 

 

 

 


l'autre nom du vent

« Ta main s’est-elle, un soir, éloignée de la mienne ?
Depuis si longtemps tu es mort, tu ne devrais plus être
que ce nom que l’on prête, pour se rassurer,
à l’air qui s’agite en dépit des rideaux.
Toutes les nuits sont basses, presque immobiles, les chambres
muettes, les corps plus serrés que leurs murs.
Qui pourraient survenir ? J’interroge, c’est que j’espère
me retrouver encore en pleine enfance.»

 

« il se revoit ramassant des samares,
se redressant vers les nuages, du soleil à l’ombre,
de l’ombre au soleil, dans les allées interminables.
« Ce ne peut être à moi seul que je parle. » Secrètement,
quand sa vue baisse, que son langage se réduit,
la confiance est innée, qui nous dirige : l’entrée,
la brèche, il repousse les ronces, il accepte en larmes
la main qui l’invite. L’enfant n’a pas vieilli,
qu’il tutoyait. Il n’ajoutera aucun mot,
ceux qu’il ne savait dire, le poème les souffle,
il est passé sous l’arc-en-ciel. »

 

« Nous recevons toujours plus que ce que nous donnons. Encore faut-il que le don soit spontané. De ce que nous faisons pour les enfants, nous n’espérons rien en retour. S’ils sont heureux, s’ils le sont à cause de nous, nous le sommes. Les oiseaux, que nous leur avons désignés pendant nos promenades, lorsque plus tard ils les nommeront, en notre absence, mais pourquoi dire « en notre absence » ? ils nous nommeront aussi. Aux enfants dont le sort nous importe plus que le nôtre, pouvons-nous comparer les poèmes ? Quel que soit ce qui subsistera de notre travail, ce que nous avons engendré nous réengendre. Qui les lira, ces poèmes, et comment ? Seuls posent de telles questions des auteurs jaloux de leurs prérogatives, protégeant leur domaine. Les poèmes, les enfants, nous n’aurons jamais fini de les remercier. »

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


La parole qui vient en nos paroles
gravures de Marie Alloy
366 p, 18 euros
Isbn : 978-2-918220-15-2
14x20,5cm

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour en savoir plus sur la peintre Marie Alloy

Dhainaut

Notes sur La parole qui vient en nos paroles

Mathieu Hilfiger (Recours au poème)

«Ce que nous devons dire, c’est aux poèmes de nous l’apprendre. Plus ou moins tard au cours d’une vie, nous sommes amenés à le reconnaître, puis à l’admettre : une parole n’est la nôtre que si elle est davantage que la nôtre. Il nous faut dans cette perspective un regard qui questionne nos poèmes, celui que la lecture nous offre, la fréquentation amicale des autres. Le livre que voici, composé d’entretiens et d’études, présente ainsi une sorte d’autobiographie critique. L’auteur qui dit je n’a-t-il à travers ce qu’il a écrit désigné que lui ou a-t-il participé à la tâche commune, donner figure à la parole de toujours et de partout ? Il ne peut éviter l’incertitude, elle est du reste nécessaire, mais il n’a pas rêvé seulement, il en est sûr : même en des temps obscurs où on l’oublie, la poésie ne cesse de se renouveler en renouvelant l’écoute ou la confiance qui nous grandit, qui nous relie.»

Cette définition, ou plutôt cette qualification «d’autobiographie critique», nous la retrouvons jusque dans le sous-titre de ce nouvel ouvrage du poète Pierre Dhainaut, La Parole qui vient en nos paroles, accompagné d’illustrations de Marie Alloy. Une autobiographie, Pierre Dhainaut, grand poète de l’ouverture, de «l’accueil» si finement attentif à la parole, n’aurait su nous en proposer une qui ne soit pas «critique», qui ne soit la critique, l’interrogation d’elle-même, et en fait (je n’écris pas «en définitive»), une manière de poursuivre le travail infini, toujours inachevé, de l’écriture.
«De livre en livre j’ai été amené, chaque fois avec la même surprise, à considérer comme des exercices ce à quoi je venais d’accorder toutes mes forces : j’imaginais atteindre une formulation décisive, je ne faisais que préparer ce qui allait suivre. Cette règle, n’est-ce pas la vie même qui la dicte ? Un livre est vivant s’il ne se prétend pas définitif, s’il réserve une chance à l’avenir, quel que soit cet avenir, la contradiction ou le silence. »
Dix-sept ans après son anthologie intitulée Dans la lumière inachevée (Mercure de France, 1996), Pierre Dhainaut nous donne à lire un splendide recueil de textes autour de son travail, qui constitue également une propice introduction à cette œuvre, pour ceux qui n’y ont pas encore déambulé, cueilli les fruits d’iode de la patience et de la confiance.
Nous y apprenons beaucoup sur le cheminement personnel et littéraire de Pierre Dhainaut, les multiples rencontres et les questionnements, des débuts surréalistes au Prix de Littérature Francophone Jean Arp en passant par les amitiés avec Jean Malrieu et quelques poètes, entre autres. Et finalement, c’est l’histoire d’une relation à la poésie que nous découvrons, où la confiance en l’écriture va croissant, offrant par là au lecteur un exceptionnel message de constance et de persévérance.
Les deux entretiens, l’un avec Patricia Castex Menier, l’autre avec Arnaud Beaujeu, sont suivis par un ensemble d’articles passionnants, qui raconte lui aussi, à sa manière, le parcours et les affinités du poète. En effet, celui-ci est un remarquable lecteur critique : Hugo, Éluard, Arp, Breton, Raynal, Puel, Luca, Paz, Bonnefoy, et Malrieu donc, voici quelques-unes des voix qui ont tant donné à Pierre Dhainaut, et à qui, reconnaissant, il rend ici hommage.
L’ouvrage s’ouvre et se referme sur deux poèmes, ou plutôt les deux faces spéculaires d’un même poème, qui, évoquant le miracle de la poésie, reprend en écho les mots de « générosité », « d’accueil », de « liberté », jusqu’à celui de « reconnaissance », puisque chaque livre détient ses mots-clés. Voici les derniers vers de cette sorte de profession de foi poétique :


«Tu dirais : Voici le dernier poème, il ne serait pas un poème.

Approche des poèmes, qui ne cerne pas, qui aère.

Toute-puissance du poème te rappelant qu’il n’est qu’un seuil.

Si tu l’as mené à bien, le poème te permettra de ne pas le signer.

Un essor, le poème, l’essor sans fin de l’éphémère.

Langage libre de se retirer du poème, laissant le souffle à vif.

Si ardent le poème à partir à sa rencontre qu’il ira jusqu’au dehors.

On ne conclut pas un poème, on l’envoie en reconnaissance.»

Chemin faisant, Pierre Dhainaut nous enseigne que le premier don de chaque poème n’étant que d’être le pénultième, la confiance en la poésie, elle aussi, doit bien être infinie.

 

Lucien Wasselin, Europe n°1014

Comment parler de cet ouvrage qui regroupe deux entretiens accordés par l'auteur (en 1999 et en 2010) et vingt articles (parfois remaniés) qui s'échelonnent de 1966 à aujourd'hui? C'est «le livre d'une vie qui assume les voies diverses qu'elle a dû emprunter». Le défi à relever est donc simple : il faut lire ce livre en tant que tel et se souvenir, en même temps, des livres de poésie de Pierre Dhainaut...
À travers le récit qu'il fait de ses années d'écriture poétique qu'il considère parfois sévèrement, comme à travers ses lectures de poètes connus, Pierre Dhainaut cerne ce qu'est, à ses yeux, la poésie et la démarche poétique. Non qu'il cherche à justifier son écriture actuelle et elle n'a pas à être justifiée tant elle est évidente, tant elle coïncide avec sa vie... Mieux, grâce aux crises qu'il a traversées, grâce à une ascèse de tous les instants, cette écriture s'identifie à l'expérience intime de la sincérité et de la ferveur. Pierre Dhainaut apprend peu à peu «l'attention et l'accueil» : le «dehors» reprend ses droits, c'est est fini des conceptions hyper-conceptuelles de l'écriture. L'éclat est inscrit dans le temps, la ponctuation vient aider la respiration, la phrase et le souffle réapparaissent et bousculent les vers.
Dans les études consacrées aux poètes qu'il a fréquentés, appréciés, lus et relus, Pierre Dhainaut, paradoxalement, s'il éclaire le lecteur pour l'approche de ces poètes, donne à celui-ci quelques clés pour comprendre la masse des recueils, plaquettes et livres qu'il a publiés. Ainsi avec Victor Hugo, ce qu'il dit de la notion d'œuvre comme mouvement : «une œuvre ou plutôt, ce terme évoquant des idées de perfection close, un mouvement auquel bien sûr on peut assigner dans le temps des limites, mais qui n'a laissé de son action que des témoignages qu'il est impossible d'ordonner vraiment, un chaos...» Quelle peut être l'utilité de regrouper des textes s'étalant sur une période aussi longue (un de ces textes est d'ailleurs annoncé comme encore à paraître) alors que ce n'est pas une volonté de Pierre Dhainaut de jouer à l'érudit ? Il fait confiance à son lecteur et il sait que celui-ci essaiera de voir ce qui est en commun entre tous ces auteurs qui ont retenu sont attention à un moment ou un à autre (et il faut souligner son extraordinaire fidélité même si cela ne va pas, le temps passant, sans quelques critiques). Et ce qui les unit, c'est sans doute la vision que Pierre Dhainaut a du monde et de la langue, ou plus précisément de la parole. Le texte sur Jean Arp est révélateur à cet égard : «Faire œuvre [...] c'est restituer au langage sa toute-puissance originelle, et en le renouvelant, régénérer le regard et l'écoute, multiplier leurs pouvoirs.» On pense alors à la poésie de Pierre Dhainaut.
Et l'on pourrait multiplier les indices. Le rapport au sensible, tout d'abord ; il écrit à propos d'Henri Raynal : «Il déplore que nous ayons rompu le rapport avec le sensible et que nous ayons préféré nous enfermer en nous-même.» Ou : «Acquiescer, ce n'est pas seulement consentir, c'est faire advenir ce qui nous agrandit, dans le don de l'amour le sens du mystère, et la créature devient créatrice» (ces lignes datent de 2007). Le mot ferveur revient à de nombreuses reprises.
Deux articles retiennent encore notre attention : «Le Rien subversif» (consacré à Hölderlin, 1978) et «Yves Bonnefoy et l'enseignement de la poésie» (2013). Dans «Le Rien subversif» (réponse à l'enquête «À quoi bon des poètes en temps de manque ?», Wozu, 1978), Pierre Dhainaut écrit : "Sans projets, sans racines, notre écriture évidemment nous ressemble». Les choses ont-elles tant changé depuis 1978 ? Indépendamment de la réponse, la question vaut la peine d'être posée. Et à la liste que dresse Pierre Dhainaut des peines que subissent les poètes et la poésie, il faut aujourd'hui ajouter l'hypocrite censure économique. Et il y a encore ces lignes qui terminent ce texte : «La poésie ne nous sauve pas, elle éveille : il n'y a pas de malédiction, manque et plénitude ne sont pas des réalités indépendantes.» À méditer, encore aujourd'hui. Quant au texte sur Yves Bonnefoy, c'est une attaque en règle contre le pédagogisme officiel accusé de confondre le discours et la parole. Pierre Dhainaut ajoute que sans "les mots vivants» que la poésie apporte, «une société s'égare et n'évite pas les pires dangers, elle sera la proie des idéologies destructrices». Là encore, à méditer... Mais il faut lire dans leur intégralité ces propos éclairants.
Pierre Dhainaut a voulu clore cet ouvrage par l'un de ces poèmes dont il est coutumier et dont l'aspect lapidaire de chaque vers est renforcé par son indépendance syntaxique vis-à-vis de l'ensemble. Peut-être alors faut-il lire et relire ce vers «Tu n'habites pas un poème, tu portes ce qui te porte» qui éclaire singulièrement et le livre et la démarche actuelle du poète ?

Richard Blin, Diérèse n°61

Depuis quelle obscurité le poème se fraie-t-il un chemin ? Au prix de quel dénuement ? Au terme de quel entretien avec ce qui nous entoure, de quels échos venus du passé de la poésie ? Des tentatives de réponse à toutes ces questions, et de la façon de considérer ce qui arrive, de s'inquiéter de ce qui perdure ou se défait, dépendent la force d'une écriture, la qualité d'une voix, la justesse d'une parole sinon capable de nous éclairer jusque tard dans la nuit, du moins susceptible de nous conduire à aimer la lumière. Après Dans la lumière inachevée (Mercure de France, 1996), une anthologie personnelle qui retient le meilleur de ce que fut, de 1961 à 1991, son itinéraire poétique, Pierre Dhainaut se penche à nouveau sur son parcours, dans La parole qui vient en nos paroles, un livre de lectures et de mémoire composé de deux entretiens – l'un avec Patricia Castex Menier, l'autre avec Armaud Beaujeu – et d'une vingtaine d'études consacrées aux grands intercesseurs, à ceux qui lui ont montré la voie ou lui ont donné le feu et la règle.
Il s'agit, dans ce livre, de revenir sur un itinéraire personnel mais aussi et surtout de s'interroger sur les enjeux de la parole poétique, sur sa raison d'être comme sur son aptitude à la célébration ou son rapport au quotidien. De réfléchir aussi au sens de sa tâche comme à la nécessité de sa continuité. Et ce, à partir d'une autobiographie critique qui ne cache rien de ce que furent ses adhésions et ses refus, ses errances et ses dérives, ses ferveurs et ses soupçons? À commencer par l'adhésion au surréalisme d'un adolescent épris de merveilleux qui alla visiter André Breton, chez lui, rue Fontaine, parce qu'il avait trouvé dans Nadja, L'Amour fou ou Les Yeux fertiles d'Éluard, un art de vivre la poésie. «J'y cherchais la clé qui ouvre l'horizon, qui justifie que l'on écrive et que l'on vive, l'amour, la poésie.»
Idolâtrer la femme, chanter son corps et son regard en additionnant des images, la poésie, si l'on n'y prête garde, peut vite devenir un jeu de dupes, une manière de consommer à bon compte de la merveille. Pierre Dhainaut reconnaît avoir été dupe des prestiges de l'image, d'avoir cru «au jaillissement d'une expression directe, sans affabulation, sans codes, sans retards». Comme il reconnaît, dans l'étude qu'il consacre à Bernard Noël, avoir été séduit par son écriture coupante, cherchant sa vérité dans l'expérience du corps. Une influence, sinon une connivence, qui lui dicta Efface, éveille, un livre s'invaginant autour du corps et du spectacle de la stip-teaseuse Rita Lenoir.
À ces naïvetés premières – on rêve de «changer la vie», on se paye de mots, on secrète de l'illusion,on abuse de la beauté –, à ces chimères, à ces vertiges qui laissent à la fois heureux, désarmé et irréconcilié, se mêlait aussi une certaine fascination pour le processus de l'écriture même, une forme de narcissisme conduisant la poésie à ne dire qu'elle-même alors qu'elle devrait plutôt dire la vibration et la forme de l'existence. D'où la lente prise de conscience de la nécessité de décanter son langage, d'apprendre l'humilité, d'atteindre à l'impersonnel dans la parole. «Desserrer les nœuds de l'égo, dénouer l'écriture, la tâche est identique.»
Un désir d'accord et de présence que la découverte du haïku et de la calligraphie du Japon n'ont fait que confirmer. «C'en est fini des gloses, nos réalisons combien notre moi nous encombre, et notre volonté de soumettre toute chose.» La langue n'est plus ce qui s'ajoute et nous sépare, mais ce qui nous relie au monde sensible, qu'il s'agisse de la mer auprès de laquelle il habite, du plateau de l'Aubrac – où l'a saisi le va-et-vient entre l'ensemble et le détail, le fixe et l'immobile, l'impermanence et la permanence –, ou du massif de la Chartreuse, en Isère, avec ses pierres, ses torrents, ses forêts, le travail de l'érosion, des eaux vives, de la sève. Ou qu'il s'agisse encore de la connivence entre le son et le silence, l'air et le monde élémentaire, le vent et l'arbre, la neige, l'herbe, la houle, le ciel, le rayonnement d'un visage ou d'un regard. L'attention et l'accueil, l'attente et l'effacement, tels sont désormais la mesure et la tâche.
Regarder en demeurant à l'écoute. «La poésie ne nous sauve pas, elle éveille» nous dit Pierre Dhainaut. Articuler le dedans et le dehors, le souffle du dedans et le langage du dehors, faire résonner le silence, garder mémoire de ce qui s'efface, faire paraître en leur lever quelques figures de la présence, être disponible, acquiescer au monde, ils furent quelques-uns qui l'aidèrent à trouver sa voie – et sa voix –, et à qui il rend,ici, hommage. Comme Jean Malrieu, l'ami fraternel qui disait du poème qu'il est "moitié caillou, moitié jasmin», l'habitant de Penne-de-Tarn, ce village où Pierre Dhainaut découvrit, en sa compagnie, «la civilisation des pierres, de l'air, de la lumière, qui vont ensemble». Malrieu, à qui Dhainaut a consacré une monographie (dans la collection Présence de la poésie, aux éditions des Vanneaux) après avoir préparé plusieurs éditions posthumes de son œuvre. Comme Jean Arp, qui écrivait comme il peignait ou sculptait, «pour échapper aux limites qui prétendent isoler, clôturer, faire des choses des entités stables». Comme Victor Hugo, pour qui «l'infini semble plein d'un frisson de feuillée», ou Henri Raynal chez qui s'émerveiller c'est s'éveiller. «Acquiescer, ce n'est pas seulement consentir, c'est faire advenir ce qui nous agrandit, dans le don de l'amour et le sens du mystère.» Comme Ghérasim Luca qui joue et jouit des mots, et de la langue rendue à sa matérialité. Comme Octavio Paz, qui l'incita à sortir de nos frontières culturelles, à aller à la rencontre de l'autre, du monde, avec la même confiance que celle du poète Adonis dont la parole ne cesse d'attiser un amour sans frontières. Ou comme Kenneth White, chez qui la poésie et la vie sont synonymes. Un poète dont le langage a la fraîcheur de l'aube, qui a su faire de l'espace, du vent, de la lumière ses alliés pour se désencombrer, s'ouvrir, s'apaiser. Sans oublier Jean-Claude Renard, Claude Esteban, Jean Grenier ou Géo Norge, qui a rendu à la poésie sa dimension première d'oralité, ou encore Pierre Garnier pour qui le poète est un homme qui a eu une enfance et qui la garde jusqu'à la mort, «mieux qu'une croyance, commente Pierre Dhainaut, une évidence, que chaque poème réactualise».
L'enfance qui ouvre si grands les yeux, Dhainaut ne l'oublie jamais – ses petits-enfants sont tous nommés dans ses livres –, persuadé qu'il est que le poème lui ressemble, qu'il est aussi fragile qu'elle. L'enfance et sa capacité d'émerveillement qui en font la période idéale pour accéder à la poésie, la découvrir ainsi que le recommande Yves Bonnefoy, prônant, avec l'aval de Pierre Dhainaut, une autre façon de l'enseigner. Car si la poésie passe par le langage, elle le dépasse. Un poème n'est pas qu'un objet verbal, un ensemble de champs lexicaux et sémantiques, de figures de style... Il a un pouvoir de perturbation, un potentiel d'ébranlement dont il faut tenir compte en donnant à l'enfant la faculté d'éprouver en profondeur ce qu'il ressent. Il faut lui permettre de s'interroger «sur ce qui l'arrête, l'inquiète, le touche, ou bien le laisse indifférent». Car après l'enfance, il sera trop tard.
Cette aspiration qui nous entraîne à l'avant de nous-mêmes, les résonances qu'éveillent les mots, leur rythme, Pierre Dhainaut, à travers la fusion du sensible et du simple, les porte à leur point de transparence, d'ivresse, de lucidité. Avec ses poèmes qui ne se détournent ni du quotidien ni des enfants ni de nos peines ou de nos joies, c'est notre regard et notre écoute qu'il affûte, et une parole de partage qu'il promeut. Ue poésie du oui, de l'acquiescement à la lumière en tant que source et merveille d'un présent transfiguré.

 

publications de Pierre Dhainaut
1969. Le Poème commencé, Mercure de France
1974. Bulletin d’enneigement, Sud
1974. Efface, éveille, Seghers
1975. Jour contre jour, Oswald
1979. Coupes claires, Le Verbe et l’Empreinte
1980. Au plus bas mot, J.-M. Laffont
1980. Le Retour et le chant, Thierry Bouchard
1981. Le Regard, la nuit blanche, Vrac, et 2006, EST
1984. L’Âge du temps, Sud,
1985. Terre des voix, Rougerie
1986. Pages d’écoute, Dominique Bedou
1987. Chemins d’Aubrac, Éditions du Rouergue
1988. Fragments d’espace ou de matin, Hautécriture
1990. Un livre d’air et de mémoire, Sud
1990. Prières errantes, Arfuyen
1991. Le Don des souffles, Rougerie
1991. Mise en arbre d’échos, Motus,
1993. Fragments et louanges, Arfuyen
1996. Dans la lumière inachevée, Mercure de France
1996. Passage par le chœur, La Bartavelle
1997. Paroles dans l’approche, L’Arrière-Pays
1999. À travers les commencements, Paroles d’aube
2001. Introduction au large, Arfuyen
2005. Entrées en échanges, Arfuyen
2005. Au-dehors, le secret, Voix d’ encre
2005. Pluriel d’alliance, L’ Arrière-Pays
2007. Dans la main du poème, Écrits du Nord
2008. Levées d’empreintes, Arfuyen
2008. Sur le vif prodigue, Éditions des Vanneaux
2010. Plus loin dans l’inachevé, Arfuyen
2011. La Nuit, la nuit entière, Æncrages & Cie
2011. Vocation de l’esquisse, La Dame d’Onze Heures
2013. Rudiments de lumière, Arfuyen

 

 

 


 


     
     

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