Toute pensée commence par un poème (Alain)

 

Hommage à Rüdiger Fischer 1943 - 2013

Rüdiger Fischer
se disait non poète, mais fut
le passeur de nombreux poètes.
Traducteur du français, de l’anglais, du tchèque, de l’italien, de l’espagnol, du grec moderne, il en proposa la lecture en créant en 1991 les éditions « En Forêt / Im Wald », publiant les poètes en français et en allemand.

« Je sais trop bien combien la traduction est une affaire présomptueuse… Non, jamais tenté d’écrire. Dans mes états d’âme, c’est plutôt l’action qui m’intéresse. Et, faute de mieux, je considère la traduction comme une action. »

« Consolation de la musique, oui : comme pour la poésie, l’impression d’approcher d’un autre être humain qui s’expose, d’être en accord avec une autre personne (…) Vibrations plus amples devant la vie à cause du partage. »

Cette page est ouverte à ceux qui souhaitent rendre hommage à Rüdiger Fischer

Pierre Garnier : ici

Gérard bayo

Te regarder m'apprend

la liberté.

Vivre et le poème
ont besoin d’elle.

Te regarder m’apprend.

Te regarder mourir
en silence.



Une heure

du matin, la mer est vide. Emportés les champs
d’asphodèles
et d’agapanthes aussi

Enclouées les étoiles
sur l’envers de ce monde

Ami, la vie
qui de toi se retire, son silence

désormais vaut bien
celui du monde depuis toujours.




Gérard Bayo, poète et essayiste, a publié une vingtaine de recueils de poèmes dont Murs de lumière (traduction de Rüdiger Fischer,
éd. en Forêt) et La langue des signes (L’herbe qui tremble), et des essais
sur l’œuvre d’Arthur Rimbaud.
L’herbe qui tremble prépare une anthologie couvrant 30 ans d’écriture.

Pierre Dhainaut

Là où le plein air
tient lieu de mémoire
à l’avant du poème
s’il est dédié à Rüdiger

Ensemble, au temps où nous étions ensemble,
toutes les heures, toutes les saisons bienveillantes,
par nuit d’hiver aussi quand le feuillage a disparu,
comme si la fenêtre était en permanence ouverte,
nous entendions nous rejoindre à travers les arbres
les hautes vagues qui se ruent, se brisent,
puis se calment, se raniment, et nous nous endormions
dans la conscience, dans la confiance d’être au monde,
l’élan se fécondait au fond des rêves, rien à craindre
du réveil, nous retrouvions la maison de l’écoute
que les yeux des enfants épanouissent...
Ici, nous répétons « ici » sans pouvoir prendre
le témoin, sans le tendre.

En si grand nombre, des amis sont partis,
ils ont franchi le seuil qui se ferme
à l’instant. Nous appelons les dernières paroles,
pourquoi « les dernières » ? comment le savoir ? personne
ne les saisit, ne les prolonge. Toujours nous venons
après coup : que pourrions-nous, écartant leurs paupières,
leurs lèvres, comprendre à ce qui fut l’effroi,
l’espoir peut-être ? Le dénuement s’aggrave, un peu plus
chaque fois. Fidèles, alors, que faut-il dire ?
Ces fronts raidis, nous les embrassons en silence.
Nous servir du langage encore, mesurer justement
combien il est d’ici, étroit, d’aucun secours,
ne levant aucun souffle.

Reverrions-nous la mer ou la forêt, l’espace
serait semblable à celui de nos chambres,
l’aube d’été ne nous aidera pas, ni les poèmes
où nous avons cru oublier la mort.
Dès qu’il est prononcé, ce mot, il étouffe,
il retombe, nous ignorons par quel miracle
la gorge se dénoue. Pourtant un nom suffit
dans l’affection perpétuelle, ici même, au passage,
pour nous rendre au-dehors. Jamais elle ne dit adieu,
à elle seule elle est l’arbre et la vague,
la voix qui évoque une perte, qui a foi malgré nous
en la furtive éternité d’un face à face,
nous respirons ensemble.



Pierre Dhainaut est poète. Vit à Dunkerque. Une anthologie rappelle quel fut, de 1961 à 1991,
son parcours, Dans la lumière inachevée (Mercure
de France). En 2011, le Prix de Littérature Francophone Jean Arp a été accordé à Plus loin dans l’inachevé (Arfuyen). L’herbe qui tremble a publié La parole
qui vient en nos paroles
et prépare un recueil pour 2014.

Max Alhau

Au souvenir de Rüdiger Fischer

Lui qui convoyait les mots,
insoucieux des frontières,
des langues, des obstacles.

Lui qui mêlait sa voix
à celle du vent.

Lui pour qui l’absence
pesait moins que l’aurore,
nous lui offrons
nos rêves, nos espoirs.

Lui qui dans son éternité
n’oubliera pas de lire
ces mots de chair et de fumée.



Rome Deguergue

Andenken / À la mémoire de…(1)

Il traduisait comme on peint…
La pensée au-delà de sa forme
Le vent dans les aubarèdes
D’épaisseur & d’ombre confondues
Il traduisait comme on peint…
Les couleurs qui abritent toujours
L’esprit rebelle de lointains ancêtres
Il traduisait comme on peint…
La pierre mutique
La terre aux artères d’argile
Le vide et les frémissements de la vie
À l’écoute chaloupée – senteur de blé
D’avoine d’orge et de seigle – des vers
De ses amis poètes qu’il transmutait
Antibabélisation de transparences
Lumières de Bohème empreintes de
Langues pérégrines sucrées salées
Clameurs humaines trop humaines du Neckar
Au Danube et par-delà la belle Garonne
Accrochées en nos âmes pour l’éternité
Épiphanie incarnée au présent de tous
les présents
Aux murmures : psaumes du vent
Chant méditant de grains de sable
Festons des silences… immanents
Ade(2) l’ami ade… Dich vergessen wir nie…




1. «Andenken / En souvenir» : titre du poème de Friedrich Hölderlin datant de 1803, écrit après son passage à Bordeaux en 1802. Mais va maintenant, et salue la belle Garonne est le cinquième vers de ce poème.
2. «Ade» est une forme de salut utilisée dans le sud de l’Allemagne, où résidait Rüdiger Fischer. «Dich vergessen wir nie» : nous ne t’oublierons jamais.




Max Alhau est poète. Il participe à de nombreuses revues de poésie et contribue
à la traduction de poètes espagnols ou sud-américains. Parmi ses recueils, Sous le sceau du silence (Rougerie), Aperçus - Lieux - Traces (Editions Henry). Un recueil est en préparation à L’herbe qui tremble.

Rome Deguergue vit en Aquitaine. Elle a notamment publié Accents de Garonne (éd. SCHENA, Fasano- Brindisi, Italie), En chemin/Unterwegs (Traduction de Rüdiger Fischer, Editions En Forêt/Im Wald)

Yves Namur

En pensant à Rüdiger Fischer

Ah ! mon ami,
Quand je te demandais : comment passes-tu ainsi
D’une langue à une autre langue ?

Tu me disais :

Tout simplement, comme on traverse un pont
Ou une rue étroite,

Comme on nage
D’un bord à l’autre bord de la rivière,

Tout simplement, disais-tu,
En regardant droit devant soi
Mais aussi, en regardant à l’intérieur de soi-même.

Moi aussi j’aimerais te suivre
Et passer ainsi d’un mot à un autre mot.

Mais je ne suis hélas qu’un promeneur distrait
Qui aurait tant aimé te retenir par la main,

Que tu restes un peu de temps encore, mon ami,
De ce côté-ci des choses

Où la poésie s’appelle parfois bonheur insouciant
Et parfois aussi tristesse.



Lucien Wasselin

à Rüdiger Fischer
toujours parmi nous


une voix se tait
qui jamais ne parlait pour elle
l’oubli une nappe de brume
et le silence qui tombe comme la nuit

me voilà muet de l’autre côté du jour
l’eau coule dans laquelle je ne me baigne pas
le corps ne se réchauffe guère
aux feux d’herbes sèches

je n’irai plus méditer à l’ombre
du vieux chêne
Ettersberg ou Rimbach
im dunklen Kreis unseres Geistes




Yves Namur est un poète belge. Lauréat 2012 du Prix Mallarmé pour La tristesse du figuier (éd. Lettres Vives). Il dirige également les éditions du Taillis Pré (Belgique).

Lucien Wasselin est poète, chroniqueur et essayiste, il a publié deux livres aux Éditions en Forêt : Voix obscure en 1999 (couverture de Patrick Vernet) et Obscurément le cri en 2011 (couverture de Kijno). Il est également présent dans le tome 2 de l’anthologie Das Fest des Lebens, paru en 1993 aux mêmes éditions.

 

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